"La société indienne agit de manière à dissuader les gens de la contester"
le 21/6/2010 à 9h43
par Réjane Ereau
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C’est le coup de cœur de l’été des éditions Albin Michel. Renouant avec la veine féminine et subtilement sociale de Compartiment pour dames, le nouveau roman d’Anita Nair, Quand viennent les cyclones, dresse le portrait d’Indiens soumis aux bourrasques d’un vent nouveau. Rencontre.
Dans les bacs français depuis le mois de mai, le livre
est paru en Inde en février dernier. Réactions ?
Il a été épuisé en
quelques semaines, preuve que le public me suit ! Je reçois beaucoup de
témoignages via mon site Internet. 60% de femmes, 40% d'hommes. Pour moi, il
n'y a rien de plus gratifiant que d'entendre les gens dire qu'ils se sentent
proches de mes personnages, qu'ils s'identifient à eux. Les réactions négatives
viennent de certains critiques, pour qui un roman devrait être pur
divertissement. Moi, j'aime qu'un livre donne à réfléchir.
Ton livre montre le portrait de quatre générations de
femmes…
Le personnage de
Mira est central, mais toutes les femmes autour d'elle (sa mère, sa grand-mère
et sa fille) ont un rôle à jouer dans sa vie, elles l'amènent à s'interroger.
D'une certaine façon, toutes représentent une période de l'Inde : Lili, la
plus vieille, dans sa façon de se comporter, symbolise le pays d'avant
l'indépendance. Saro, beaucoup plus raide et formelle, est typique de ce
qu'était l'Inde post-coloniale. Nayantara, la plus jeune, porte l'ouverture et le dynamisme affirmé de la nouvelle génération. Quant à Mira, femme au
foyer de 44 ans qui voit son petit monde s'effriter et sa vie changer quand son
mari décide de la plaquer, elle est coupée entre tous ces mondes.
Un autre personnage révélateur est celui de Smriti,
enfant de la diaspora…
La première
génération est partie à l'étranger pour améliorer ses conditions d'existence;
elle y a mis tout son cœur, au point de vivre une sorte de "renaissance". Pour la deuxième, en revanche, la position est
inconfortable ; elle a du mal à se situer. Pour Smriti, née et grandie aux
Etats-Unis, le divorce de ses parents marque la perte de tous ses repères. A la
recherche de racines, elle commence à
regarder vers le pays de ses origines, afin d'essayer de comprendre son
contexte et trouver sa place.
Pourquoi en avoir fait une militante contre l'avortement
des fœtus féminins ?
Quand son
personnage a commencé à prendre de la place dans le roman, je me suis demandé
ce qui pouvait l'intéresser. A ce moment-là, j'ai lu quelque chose sur ces
pratiques, encore courantes en Inde (1). Je me suis dit que Smriti, elle-même
sorte d'enfant perdue, ne pouvait qu'avoir à cœur de s'y investir, afin
d'œuvrer concrètement au changement.
Une cause qui te touche ?
Oui ; c'est
sûrement pour ça que je parviens à transcrire ce que ressent Smriti. Une
enquête de l'Unicef a révélé récemment qu'environ 2000 fœtus féminins étaient
illégalement avortés en Inde chaque jour… Comme c'est devenu une pratique
lucrative, génératrice de revenus, personne ne veut y mettre fin. (2)
Le livre interroge aussi la question de la sexualité…
Un sujet dont
personne ne parle en Inde ! On aime manger, on en discute ; on aime
les fringues, on en discute ; on aime l'art, on en discute. Pourquoi n'en
est-il pas de même avec la sexualité ? Alors que c'est un aspect naturel
de notre vie, on le renie – comme si c'était honteux ou ça n'existait pas. De
quoi créer, en chaque individu, un fort niveau de frustration.
Pourquoi donner une voix à Jak, le NRI, mais pas à Giri,
le mari ?
Giri est typique de
la plupart des hommes indiens. Il a ses bons côtés : ce n'est pas parce
que son mariage n'a pas fonctionné qu'il est un mauvais bougre, mais il ne
parvient pas à parler, il est incapable d'exprimer ce qu'il ressent. Jak, lui,
ose montrer qu'il est sensible. Il est une sorte d'inspiration pour les hommes
indiens.
La société que tu dépeins peut sembler violente, dans sa
manière de ne pas permettre aux gens d'exprimer ce qu'ils sont...En psychanalyse, on
parle de comportement "passif agressif". La société indienne n'est
pas ouvertement violente, mais elle agit de manière à dissuader les gens de la
contester. C'est la façon dont nos leaders ont toujours réussi à contenir la
liberté d'expression.
Le livre se passe à Bangalore. Une ville
révélatrice ?
C'était une
bourgade très calme jusqu'à ce que des firmes high tech et de grandes sociétés
s'y installent dans les années 90, provoquant un changement soudain et massif
dans le tissu social. D'une ville nonchalante, décontractée, elle est devenue
du jour au lendemain une cité agressive, complexe, difficile à vivre. J'y suis
installée depuis près de vingt ans, j'ai assisté à ce changement.
Un changement comme un cyclone !
Personne n'invite
les cyclones, ils arrivent, c'est tout. Et dévastent la vie de gens qui n'ont
rien fait pour mériter ça. Une fois la tempête passée, t'as le choix :
soit tu restes assis à te lamenter, soit tu te demandes comment faire pour
avancer et reconstruire ta vie malgré tout. Mira et tous les personnages de mon
roman sont de ceux-là.
Es-tu une activiste ?
Participer à la
conception de stratégies et à la mise en place d'actions politiques, ce n'est
pas mon truc. Mon engagement passe par mes écrits. Ma force, c'est d'être
capable, par la plume, de pointer les problèmes et de dire aux gens : "regardez".
(1) Du fait de la tradition du système de dot – payable
par les parents de la mariée et non de l'époux – synonymes de difficulté
financière pour certaines familles pauvres.
(2) Selon l'Unicef, la population indienne manquerait de
cinquante millions de femmes. Il y a actuellement moins de 93 femmes pour 100
hommes, alors que la moyenne dans le monde est de 105 femmes pour 100 hommes.
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