Bhagat Singh, héros populaire indien à la mémoire disputée
le 25/3/2009 à 11h17
par Nathan Duquenne
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Si la lutte pour l’Indépendance de l’Inde était une pièce de monnaie, on aurait Gandhi côté face et Bhagat côté pile. Exécuté par les Anglais le 23 mars 1931, ce jeune révolutionnaire est l’une des icônes indiennes les plus populaires de la lutte pour l’Indépendance. Son héritage n’en reste pas moins controversé.
23 mars 2009, dans le quartier de Panjabi Basti, banlieue Ouest de New Delhi. Les militants de l'Organisation des Jeunes Révolutionnaires (Krantikari Youva Sangathan) défilent dans le quartier ouvrier au rythme des slogans : Vive l'armée de Bhagat Singh !
À l'image de ces jeunes, on célèbre cette semaine dans tout le pays et particulièrement dans le Nord, la mémoire du martyr au turban, du héros révolutionnaire à moustache et chapeau : Bhagat Singh dont tout le monde connaît en Inde, du moins en partie, l'histoire.
Né en 1907 dans le village de Banga (situé aujourd'hui au Pakistan) Bhagat est élevé dans une famille sikhe très politisée. Influencé par les activités subversives anti-britanniques de son père et de ses oncles et choqué par le massacre de Jallianwala Bagh à Amritsar en 1919 (où sous le feu des anglais, 379 femmes, hommes et enfants sont tués et 1200 blessés), le jeune homme décide très tôt de rejoindre la lutte pour l'Indépendance.
Pour échapper au mariage, il part à Kanpur en Uttar Pradesh et sa vie de révolutionnaire prend un nouveau tournant : rencontre de ses premiers compagnons d'armes dont Chandrashekar Azad, création de l'association transrégionale Hindustan Socialist Republican Association (HSRA), organisation de la lutte armée.
Le 17 décembre 1928, les jeunes révolutionnaires assassinent un officier anglais pour venger la mort de Lala Lajpat Rai, l'un de leur mentor, tué par des policiers lors d'une manifestation. Le 2 avril 1929, Bhagat Singh et ses compagnons Raj Guru et Sukh Dev attaquent l'assemblée législative à Delhi, en jetant deux bombes dans l'hémicycle, aux cris de "Inqalab Zindabad", Vive la Révolution.
"Dès son attaque de l'assemblée, Bhagat Singh devient une figure héroïque, à tel point que Nehru fut contraint de reconnaître sa popularité, qui rivalise à l'époque avec celle de Gandhi", explique Laurent Gayer, chercheur au CURAPP-CNRS, qui travaille actuellement sur les conflits de mémoire autour du personnage.
Sa condamnation à mort, suivie de son exécution le 23 mars 1931, achève de l'ériger en figure exemplaire du martyr. Malgré une historiographie officielle qui n'a de place que pour Gandhi et Nehru, la mémoire populaire fait vivre la légende, très vite rattrapée par les partis politiques qui, encore aujourd'hui, se disputent son héritage.
Les organisations maoïstes mettent en avant la violence de l'action révolutionnaire et le parti communiste (CPIM) en fait un bon communiste marxiste, pas complètement acquis à la violence. Bien décidé à faire de Bhagat Singh "un martyr communiste, et non le martyr de tous" le parti communiste s'est d'ailleurs battu en 2007 contre l'érection au Lok Sabha d'une statue de Bhagat Singh enturbanné, comme le demandait le parti sikh du Shiromani Akali Dal (SAD). Pour Laurent Gayer, "représenter Bhagat Singh avec un turban, sachant qu'il était ouvertement athée, relève de la réinterprétation".
De leur côté, les nationalistes hindous insistent sur l'image du "bon Sardar", en projetant une image des sikhs comme bras armé de l'Inde face aux moghols puis aux Anglais. On peut voir là une "saffronisation (Ndlr réinterprétation selon une idéologie hindoue extrémiste) de Bhagat Singh sur fond de reconstruction de l'histoire sikhe".
Parmi les étudiants indiens, on insiste surtout sur la dimension passionnelle du sacrifice et sur la jeunesse du personnage. Selon Sahil, secrétaire de l'association des jeunes punjabis de l'université de JNU, "c'est une icône pour nous tous, il voulait se battre pour les sections les plus marginalisées de la société". Quant à Pavel, il dit "être jaloux de lui", et aurait aimé "être à sa place".
"La figure du martyr virginal qui renonce à la vie conjugale et ose résister aux parents apparaît comme un symbole pour des jeunes qui ressentent parfois une certaine anxiété face à la perspective de leur propre mariage", souligne Laurent Gayer.
Icône de la jeunesse nationaliste, marxiste idéal, martyr sikh ou héros révolutionnaire… chacun y va de son qualificatif. Mais une chose est sûre : la figure de Bhagat Singh reste trop complexe pour entrer parfaitement dans l'une ou l'autre de ces cases.
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