01/29/2008 | Iris Deroeux et France.
La visite de Nicolas Sarkozy en Inde a été l’occasion pour des associations sikhs de se remobiliser contre l’interdiction des signes religieux à l’école publique. L’association internationale United Sikh est la plus active, militant en Inde et à l’étranger pour que le “droit au turban” soit proclamé. Entretien avec Mejindarpal Kaur de United Sikh, avocate en charge du dossier “turban”.
L’association United Sikh s’est mobilisée pendant la visite de Nicolas Sarkozy en Inde afin de faire pression sur le Premier ministre Manmohan Singh pour qu’il demande au président d’autoriser le turban dans les écoles françaises (1). Avez-vous réussi à vos faire entendre ?
A New Delhi, nous avons organisé deux marches qui ont chacune rassemblé plus de 5 000 personnes. Nous avons tenu de nombreuses réunions pour expliquer aux sikhs et au gouvernement ce qu’il se passait en France, c’est-à-dire l’interdiction faite aux sikhs de porter leur turban dans les écoles publiques ou bien sur les photos qui accompagnent leurs papiers d’identité. Depuis 2004, six élèves ont été expulsés de l’école publique, tandis que trois adultes sont en procès pour garder leur turban sur leurs papiers. Le Premier ministre indien –lui-même sikh- a évoqué le problème avec président français. C’est un début.
Pourquoi la loi sur l’interdiction des signes religieux devrait faire une exception pour les sikhs ?
Le turban est l’un des cinq attributs que doit obligatoirement porter un sikh, sans jamais s’en défaire sauf quelques instants dans l’intimité de sa chambre à coucher (2). Ce n’est pas un costume qui s’enlève et se remet à souhait. Il fait partie intégrante de l’homme sikh. Il le porte car c’est un commandement et il montre ainsi qu’il est discipliné. L’enlever, c’est comme se dénuder en public. On ne peut pas transiger avec ça. Pour vous donner un point de comparaison, enlever le turban équivaut à renoncer au principe de laïcité pour un Français républicain. C’est impossible.
Par ailleurs, cette loi avait un objectif précis. Le gouvernement parlait de prosélytisme en interdisant des vêtements portés “dans l’intention d’être vu” mais aussi de problème de sécurité, avec des voiles qui pouvaient brûler en classe de physique ou encore l’impossibilité de faire du sport. Le turban n’est pas en cause, il n’empêche aucun mouvement. Donc il faut que la loi soit plus claire, sinon c’est une mauvaise loi.
Enfin, notons que ce texte n’atteindrait pas son but même si les sikhs retiraient tous leur turban puisque dessous, ils portent leurs cheveux longs nattés et relevés en chignon. Une coiffure que tout le monde reconnaîtrait comme celle d’un sikh. Alors à quoi bon !
Il reste difficile de comprendre en quoi le turban est un symbole différent de la croix ou du voile. Les Français considèrent donc cette réaction comme un refus de la laïcité. Est-ce le cas ?
Bien évidemment non. Mais nous comprenons la laïcité comme une neutralité de l’Etat et donc une acceptation de la liberté religieuse. Avec cette loi, on dirait qu’il devient interdit de pratiquer sa religion. On le vit comme une entrave à notre religion. Pourtant, le turban ne représente en aucun cas du prosélytisme, il ne remet pas en cause la laïcité à l’école. C’est seulement une partie visible de l’identité sikh. Tous les sikhs de France se disent d’ailleurs très bien intégrés.
Pour nous, l’interdiction des photos d’identité officielles avec le turban est encore plus absurde que l’interdiction du turban à l’école. On vous demande de faire une photo d’identité en reniant une partie de votre identité ! Et puis, cela signifie qu’à chaque contrôle, le sikh doit défaire son turban pour ressembler à sa photo… C’est sans fin. C’est d’autant plus incompréhensible que les circulaires européennes sur ce sujet ne font absolument pas mention des cheveux, puisque chaque changement de couleur ou de coupes poserait problème.
Les sikhs de France ont l’impression qu’avec cette loi, le gouvernement les a totalement ignorés. D’ailleurs, ils n’ont pas été consultés avant le vote. C’est très décevant, d’autant plus que les sikhs savent tous que leur communauté a aidé les Français pendant la guerre. Près de 80 000 soldats des régiments sikhs de l’armée anglaise sont venus combattre les Allemands pendant les guerres mondiales.
La communauté sikhe compte entre 6 000 et 10 000 personnes en France selon les estimations, c’est peu. Pensez vous pouvoir faire changer la loi ?
Dans un premier temps, nous nous occupons de défendre les Français sikhs devant la justice. Trois cas d’élèves expulsés vont être étudiés par la Cour européenne des droits de l’homme. Deux cas d’adultes sont aussi devant la Cour européenne pour des affaires de photos d’identité et un autre cas est étudié par le Comité des droits de l’homme de l’ONU. Notre équipe d’avocats s’en occupe. On espère ainsi que la France va revoir sa position puisqu’elle a signé des traités internationaux qui implique le respect des pratiques religieuses.
Il existe aussi un projet d’école sikhe à Bobigny. Mais ce n’est pas une solution, ça ne ferait que détourner le problème. Les sikhs veulent aller à l’école républicaine, avec les autres. La loi doit donc être révisée pour être plus respectueuse de la liberté de culte.
(1) La loi sur les signes religieux du 15 mars 2004 stipule : “En application du principe de laïcité, dans les écoles, les collèges et les lycées publics, le port de signes ou tenues par lesquels les élèves manifestent ostensiblement une appartenance religieuse est interdit.”
(2) Les sikhs, hommes et femmes, doivent porter sur eux cinq articles connus comme les cinq K : Kesh (les cheveux non coupés et la barbe, signe de sainteté), Kangh (le peigne pour garder les cheveux bien coiffés), Katch (un pantalon ample, pratique pendant les batailles), Kara (un bracelet d’acier, symbole d’austérité), Kirpan (une arme pour se défendre et défendre la liberté religieuse).